Les mécanismes de défense, et le temps.
Les mécanismes de défense,
et le temps qui passe.

Les mécanismes de défense (Abwehrmechanismen) désignent en psychanalyse et chez Freud les procédés inconscients employés principalement par le Moi dans différentes organisations psychiques comme les névroses. Nous avons vu précédemment que certaines expériences provenant du monde extérieur, attachées au temps (là où une date, une époque, un lieu ou une situation peuvent définir une partie de cette expérience), s’inscrivent dans l’appareil psychique via la mémoire (mnésique ou amnésique) en traversant la barrière φ (phi). L’expérience négative ou traumatique subit un premier refoulement reflexe et les éléments restants pénètrent plus profondément via des ramifications jusqu’au système Ψ (psy). Enfin le système ω (oméga) imprime dans un environnement intemporel l’expérience initiale, avec une fragmentation importante des données initiales chargées essentiellement d’affects. L’adulte peut continuer d’évacuer vers l’extérieur une partie des éléments Ψ (psy) n’ayant pas frayé totalement leurs terminaisons dans l’appareil psychique, par exemple en attaquant l’adversaire au tribunal, en critiquant oralement, par le meurtre ou la vengeance, ou en fantasmant sur une autre version de l’expérience. Mais l’enfant ne dispose pas d’autant de moyens pour finir son travail ou tout du moins tenter d’achever ce travail de décharge. Alors Le sujet concerné va réussir plus ou moins à s’éloigner de l’expérience négative en mettant en place de façon totalement inconsciente des mécanismes de défense. Ce qui est intéressant d’un point de vu temporel, c’est que l’expérience, elle, est fixée dans le temps par sa datation, mais l’affect qui y est lié est conservé de façon inconsciente par ces mécanismes de défense, ou plus précisément, le souvenir et son affect sont retenus éloignés de la conscience grâce à ces mécanismes. Le but ici est de protéger le Moi dans le présent d’un évènement déjà passé, avec l’aide d’un espace psychique intemporel et d’éviter ainsi un état d’angoisse ou d’anxiété insoutenable pour le sujet. Je note ici que d’après le schéma de l’Esquisse, la fragmentation offre l’opportunité au sujet de faciliter la gestion post traumatique – je m’explique : il est plus facile de s’attaquer ou de gérer un fragment d’information plutôt que l’information complète. Le problème c’est que lors de la cure analytique il est plus difficile de retrouver tous les fragments en question sachant que chaque fragment peut être retenu par différents mécanismes de défense, je reprendrai plus tard cet élément important dans la gestion du temps de la cure.
Il est intéressant de noter ici qu’il y a un déplacement des quantités dans l’appareil psychique, une réorganisation inconsciente du matériel direct et indirect lié à l’expérience. Et, avec un peu de risque, je souligne que nous sommes historiquement en phase avec deux découvertes que je souhaite rapprocher dans mon étude : le mouvement psychique décrit à travers l’Esquisse de Freud et la relativité générale d’Albert Einstein, deux théories du début du vingtième siècle. L’une étudie la notion d’espace et de temps dans l’univers et l’autre celle au sein de notre psychisme et en même temps ils découvrent que la temporalité varie ou disparait selon des paramètres similaires comme le mouvement (et aujourd’hui des découvertes sur l’architecture des neurones mettent en avant la structure des microtubules et des tubulines, en corrélation avec la physique quantique, révélant le fonctionnement de la conscience mais aussi de l’inconscience). Ce sujet de corrélation quantique et psychique est, j’en suis sûr, fondamentalement prometteur dans un avenir proche quant à la compréhension du stockage de la mémoire - qu’elle soit consciente ou inconsciente.
Mais revenons-en aux fondements de la psychanalyse et continuons à nous intéresser aux mécanismes de défense. "Les mécanismes de défense représentent la défense du Moi contre les pulsions instinctuelles et les affects liés à ces pulsions"(1). Il y a dans cette citation d’Anna Freud une grande quantité de matériel temporel, un voyage parcouru à une vitesse incroyable et sur une amplitude vertigineuse. Premièrement, le Moi, qui est un héritage d’une longue construction non seulement du sujet lui-même, mais aussi de l’histoire de l’évolution psychique de son environnement lié à ses semblables. Freud a toujours intégré dans son travail la notion de « personnalité » en définissant le Moi. Laplanche et Pontalis soulignent à ce sujet que « du point de vue historique, le concept topique du Moi est l'aboutissement d'une notion constamment présente chez Freud dès les origines de sa pensée ». Pour Freud, le Moi c'est la partie de la personnalité la plus consciente, toujours en contact avec la réalité extérieure et ce dès la naissance. Le Moi s'efforce de faire régner l'influence du monde extérieur sur le Ça. Soumis au principe de réalité, il a un rôle de régulateur et de médiateur. Ses opérations sont inconscientes et il est issu du Ça, confronté à la réalité extérieure et se forme à partir d'identifications et de gratifications successives. Voilà la première notion de temporalité, celle du Moi qui se renforce, se développe au court de notre vie et nous conduit sur le chemin de diverses expériences qui font de nous les auteurs de notre destin. Nos pulsions sont comme une énergie en perpétuelle fusion face au monde extérieur et le Moi doit constamment négocier avec ces mêmes pulsions, animées par le Ça, pour trouver un espace psychique confortable et ainsi trouver une position conventionnelle au sein de ce monde extérieur. Pour Mélanie Klein, la naissance du Moi correspond à la période de la position dépressive du nouveau-né. En somme, le Moi vient du passé et se dirige vers le futur et chaque expérience est un arrêt sur image du Moi, ce que le Moi entreprend dans un instant (t) modifiera inévitablement le Moi de demain. Je vais un peu plus loin, avec la position schizo paranoïde théorisée dès 1946 par Melanie Klein, où le Moi en devenir est déjà dessiné par une capacité à régresser, à remonter le temps, un temps plus convenable et confortable pour le nouveau-né. Alors, si le nouveau-né a comme premier réflexe psychique archaïque de régresser, il est tout à fait concevable de penser que le Moi à cette capacité de « voyager » dans le temps dans le seul but de négocier au mieux avec l’inconscient gouverné par le Ça et le Surmoi afin de se connecter au monde extérieur (Freud présente cela comme « Le Moi est une pauvre créature, devant servir trois maîtres »). Le Moi a donc une rationalité qui est soumise au temps et qu’il utilise pour son propre compte de manière permanente.
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Anna Freud, 1936. dans « la Psychologie du Moi ».
Ensuite, dans la citation d’Anna Freud "Les mécanismes de défense représentent la défense du Moi contre les pulsions instinctuelles et les affects liés à ces pulsions", nous pouvons regarder de plus près le temps qui se cache derrière « les pulsions instinctuelles ». Premièrement, une pulsion suit un mécanisme rigoureux (Métapsychologie, niveau 1 de Éric Ruffiat – éditions Oedipia, 2009) :
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Une source, d’origine organique puis psychique – ou seulement psychique.
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Un but, celui de satisfaire un besoin ou un désir – afin de retrouver un état psychique dépourvu de tensions (le principe de constance).
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Puis un objet, qui est le moyen employé pour qu’elle atteigne son objectif.
Nous voyons bien ici que cet arc reflexe psychique, visant à satisfaire la pulsion et donc éviter tout débordement désagréable pour le sujet, suit un mouvement psychique qui se déploie dans le temps. Et si nous y joignons la notion « instinctuelle » alors la quantification de temps est encore plus importante. Car il y a là une notion de temporalisation entre la pulsion et l’instinct. Pour distinguer les notions d'instinct et de pulsions, on peut prendre l'exemple d'un chat traversant une route : s’il voit arriver un véhicule à sa droite alors qu’il est encore sur la voie de gauche, son instinct lui commande de s'éloigner le plus rapidement possible, en rejoignant le point qu'il considère comme le point de sécurité, l'autre côté de la route. Ressentant le danger du véhicule et le bruit de celui-ci lorsqu'il se rapproche, il tente de traverser la route avant qu'il ne soit trop tard. Il ne conçoit que l'autre côté de la route comme lieu de survie et son instinct de conservation le pousse paradoxalement à se mettre en danger. La pulsion, elle, subit des transformations, notamment au travers du poids de l'anticipation et de l'expérience : en admettant qu'un homme, dans la même situation que celle du chat, veuille traverser la route pour assouvir un désir quelconque (qui peut être urgent ou impératif - et s'apparente à une pulsion) celui-ci va vraisemblablement attendre que la voiture passe, tout en sachant que la pulsion pourra être assouvie peu de temps après (anticipation). Dans le cas contraire l’individu sera percuté par la voiture, et n’ayant pas « respecté » cette temporalité pulsionnelle, personne ne comprendra ce qui s’est passé et les journaux titreront : « Accident mortel sur la nationale 7, l’incompréhension des témoins ».
Aussi nous pouvons nous arrêter un instant sur le mot « instinctuel» (qui signifie en lien avec quelque chose relatif à l’instinct, qui se fait de manière inconsciente, qui est inné). Et je vais simplement mettre en avant la notion temporelle de l’inné, qui est une particularité que l’on possède dès la naissance avec ou sans caractère héréditaire. Donc Anna Freud dans cette phrase, introduit les mécanismes de défense comme étant un moyen de protection contre des éléments ayant traversé le temps et se développant encore dans le temps – et donc qui modifient le résultat d’une expérience à venir faisant partie de l’acquis.
Anna Freud précise aussi que ces mécanismes de défense défendent les affects liés à ces pulsions, et une fois de plus le temps s’impose. Par définition, l'affect désigne l'expression émotionnelle, éventuellement réprimée ou déplacée, des conflits internes d'un individu. Freud écrit à Wilhelm Fliess, en 1894, (Naissance de la psychanalyse): « J'ai maintenant des névroses une vue d'ensemble et une conception générale. Je connais trois mécanismes: la conversion des affects (hystérie de conversion) ; le déplacement de l'affect (obsessions) ; la transformation de l'affect (névrose d'angoisse, mélancolie)».Freud comprend donc que l’affect est une matière mouvante, transformable et déplaçable et pour ces trois cas il faut intégrer dans l’équation de transformation de l’affect du temps. La quantité de temps (l’amplitude temporelle) qui unit la pulsion à l’affect est indispensable car Freud précise « si la pulsion n'apparaissait pas sous forme d'affect, nous ne pourrions rien savoir d'elle ».
La question à laquelle je vais tenter de répondre est la suivante : si les mécanismes de pulsions et d’affects sont étroitement liés au temps – alors les mécanismes de défense sont-ils eux aussi lié au temps ? Et surtout, ce temps est-il le même pour chacun d’eux ?
Freud utilise le terme « mécanisme » afin de « connoter le fait que les phénomènes psychiques présentent des agencements susceptibles d'une observation et d'une analyse scientifique ». Le terme « mécanisme » sera présent de façon sporadique tout au long de l'œuvre freudienne. Celui de « mécanisme de défense » figure dans les essais métapsychologiques de 1915. Celui de « défense » se trouve dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) dans l'expression «méthodes de défense ». Éric Ruffiat dans « Métapsychologie niveau 1 » définit les mécanismes de défense du Moi comme imparfaits mais comme étant le lot de tout un chacun. Ils sont incontournables pour réduire les tensions et réaliser un équilibre psychique. Mais le but de la méthode psychanalytique est de diminuer au maximum les mécanismes de défense pour renforcer le Moi (en quelque sorte ré-oxygéner le moi), pour en libérer toute sa force originelle et les traits de caractère y étant liés. Les affects attachés aux pulsions sont maintenus éloignés par ces mécanismes de défense de manière inconsciente, dans le but de protéger le Moi. Ces mécanismes se présentent sous diverses formes comme par exemple le comportement, des stratégies, des sentiments, des opérations, pouvant parfois devenir pathologiques. L’un des mécanismes vedette est le refoulement, il est aussi le plus puissant et apparait dès l’âge de six ou sept ans, à la sortie du complexe d’œdipe, juste avant la période de latence, « le refoulement c’est simplement la fonction de rejeter et de maintenir hors de la conscience » (Freud).
Concrètement, quand un sujet à une pulsion (prenons le cas d’une pulsion sexuelle), soit il décharge cette pulsion rapidement car il est possible pour lui (techniquement) et aussi pour sa morale de le faire – soit il ne fait rien et il passe à autre chose sans se douter de ce qu’il va se passer d’un point de vue psychique. Cette pulsion était à la base animée par de l’agressivité et une recherche de plaisir, donc dans un premier temps le sujet pense s’être débarrassé de son idée pulsionnelle mais n’a en aucun cas libéré cette agressivité et le plaisir recherché. Le Moi, en bon diplomate, va se contenter d’un simple compromis entre les instances et faire signer un accord de paix. Mais le sujet va fixer cette pulsion en idée et créer une situation d’excitation endogène forte, insoutenable et qui va s’amplifier. C’est à ce moment qu’il est temps pour le sujet de faire de cette idée une histoire ancienne et la plus simple solution est de classer ce dossier dans les affaires inconscientes. Le surmoi est ainsi rassuré et sans réelle décharge pulsionnelle, l’illusion est acceptable par le Moi. Maintenant je vais prendre un exemple concret pour y ajouter une notion temporelle :
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Monsieur Paul est en plein divorce, mais il n’accepte pas cette situation, une histoire qui a commencé il y a 30 ans avec son amie du lycée et avec qui il a eu 4 enfants. La famille de Paul est croyante, avec une éducation religieuse basée sur le respect et les valeurs d’un enseignement catholique. La femme de Paul, suite à un accident de la route, a progressivement sombré dans la dépression et son traitement médicamenteux a profondément modifié son comportement au sein du couple. Lors de moments de crise, la femme de Paul critique son mari et le dévalorise. Ils n’ont plus de rapports sexuels depuis 3 ans et Paul ne s’autorise pas de vie extra-conjugale par principes moraux. Mais un jour, alors que sa femme ne lui adresse plus la parole depuis une semaine sans raison, il décide d’aller voir une escort. C’est une idée qu’il lui vient à l’esprit depuis quelques jours, notamment le soir quand il se retrouve seul. Il commence premièrement à consulter discrètement des sites d’annonces puis prend du plaisir à regarder les nombreux profils, lire les descriptions et regarder les photos. Parfois il se masturbe en regardant les annonces et un soir il compose le numéro d’une jeune femme correspondant exactement à ses recherches, une jeune femme innocente, libre, blonde, savoureuse, une jeune femme à l’image de ses phantasmes. Mais pour lui c’est impossible d’aller plus loin et il raccroche immédiatement au moment où la voix de cette femme se fait entendre. C’est le lendemain matin, après une nuit agitée sans vraiment dormir que Paul, sur le chemin du travail, rappelle le numéro et, avec le cœur qui bat à tout va, prend un rendez-vous pour 18h00 ce même jour. Il part du travail et il ne trouve plus les clés de sa voiture, et après trente minutes de panique il arrive enfin à démarrer mais emboutit un pilier du parking souterrain en reculant. Il arrive enfin chez la jeune femme, dans un état entre la panique et une excitation incontrôlable, et après une heure passée avec elle, il repart sans avoir réussi à avoir d’érection. Une fois dans sa voiture, il est pris d’une angoisse intense mais aussi d’une profonde culpabilité, il s’arrête plus loin et se connecte au site d’annonces pour regarder à nouveau d’autres profils, convaincu que cette jeune fille blonde n’est pas exactement ce qu’il désire.
Arrêtons-nous là pour l’aventure de Paul, et regardons au microscope temporel ce qui s’est passé. Nous notons avec évidence une pulsion sexuelle qui prend naissance au sein du couple dans un contexte de dévalorisation du sujet. La femme du sujet a définitivement castré son mari et a stérilisé sa virilité phallique. L’idée d’aller voir une escort est une idée plutôt répandue chez les hommes, que l’on retrouve dans différentes strates de phantasmes masculins, mais voilà une bonne occasion pour le sujet de passer à l’acte – car l’action est « justifiable » au vu de la situation du couple. Apres de longues hésitations, le passage à l’acte se précise et les premiers symptômes somatiques d’une pulsion non assouvie se font ressentir (l’insomnie dans ce cas-là). A l’approche de la rencontre, le surmoi peu tenter par des actes inconscients d’éviter la catastrophe conjugale et de préserver les codes d’honneur familiaux via des actes manqués (perte des clés, accident avec la voiture, ne plus trouver l’adresse inscrite sur un papier). La pulsion étant partiellement déchargée, car le sujet n’est pas parvenu au coït, l’agressivité attachée à sa pulsion active immédiatement de la culpabilité qui s’ajoute à celle que le surmoi impose au Moi d’un point de vue familial. A partir de ce moment-là, l’affect (la honte de ne pas avoir eu d’érection, la honte envers ses enfants, le regret d’un couple voué à l’échec, la culpabilité d’avoir cassé la voiture, la peur que sa femme découvre cette histoire…) est définitivement ancré dans le conscient – car seules les représentations insoutenables de cette pulsion sont refoulées vers l’inconscient grâce aux mécanismes de défense.
Nous voyons bien que le processus pulsion / refoulement n’est pas arrivé en une micro seconde, le temps entre la pulsion sexuelle initiale (qui je le rappelle est bien antérieure au moment où le sujet prédit un passage à l’acte) et la tentative de décharge de cette pulsion peut être très long.
Et le temps va encore jouer avec cette situation, car après l’aventure de notre sujet, l’énergie pulsionnelle souhaite plus que tout remonter à la surface de la conscience pour parvenir à se décharger enfin – et de nouveaux compromis vont se présenter au sujet comme les rêves, les lapsus, le symptôme….) Dans notre cas, le sujet va rêver que sa femme le surprend avec une autre femme, que l’escort qu’il a rencontré le suit partout – le sujet va utiliser le mot « prostituée » dans une phrase par erreur ou à la place d’un autre mot …) . Il y a donc une élaboration temporelle des processus pulsionnels et de défense, le temps est aussi un négociateur entre les instances psychiques, voire même un amplificateur pulsionnel. Quand un mécanisme de défense est activé, le temps va fatalement user ce mécanisme car le combat entre le conscient et l’inconscient est limité dans ce temps et très souvent c’est le préconscient qui récupère le conflit psychique que le surmoi ne peut qu’observer en refoulant à nouveau. Ce qui partiellement s’échappe quand même du préconscient se transforme en angoisses, refoulées à nouveau (le refoulement du refoulé) et le résultat est catastrophique pour le sujet qui perd toute son énergie dans ce combat intrapsychique. Alors le temps psychique prend-il matière ici? Le monde extérieur est soumis au temps et le monde psychique est lui aussi soumis au temps, excepté pour une chose : le monde extérieur suit un temps linéaire, permanant, sans interruption (le tic-tac de ma pendule) – alors que le temps psychique passe d’un état de conscience à un état d’inconscience (et inversement), ce temps n’est alors pas linéaire et constant.
La pulsion vient à nous dans son plus beau costume et au moment où nous sommes prêts à l’accueillir nous ignorons que nous ne sommes pas disposés à le faire. Une partie du temps disparait emportant avec elle la représentation d’une pulsion ou d’un souvenir et nous restons là, avec le temps de l’affect.
Je souhaite maintenant, afin de vérifier cette idée (que le temps psychique subit des amputations par des mécanismes divers), appliquer cette réflexion à d’autres mécanismes de défense. Je vais prendre la compensation, ce mécanisme consiste à remplacer un sentiment intolérable comme la peur ou la honte, par un sentiment plus valorisant comme par exemple le courage, la supériorité ou la joie. Le but est de réduire une sensation de manque et compléter cette sensation par autre chose de plus convenable. Le sujet va donc bâtir son moi à travers de nouveaux éléments le définissant, tout du moins définissant un nouveau moi. Le narcissisme ou le culte de la consommation font partie de ce mécanisme mais il se peut que la compensation soit négative, auquel cas l’énergie engagée dans ce processus nécessitera de nouveaux investissements psychiques inconscients donc augmentera la consommation d’énergie globale du sujet concerné. Lorsqu’une particularité d’un sujet n’est pas acceptable pour lui-même, prenons l’exemple d’une personne qui se sent inutile, jamais écoutée depuis toujours, cette personne va s’investir dans la vie associative sans limite, prendre la présidence du club de son fils, entreprendre une vie politique locale et ainsi être enfin sollicitée à chaque moment de la semaine et du week-end pour prendre des décisions importantes. Le sujet va surinvestir ses responsabilités au point de s’oublier lui-même, de ne plus prendre de temps pour la lecture ou sortir avec ses amis. C’est réellement une fuite en avant, courir plus vite afin que sa souffrance ne le rattrape jamais - et bien évidemment, si à la base, le sujet avait tendance à regarder derrière lui et exprimer des regrets ou de l’injustice et bien dans ce nouveau cas de figure il efface progressivement son histoire. Courir tout au long de la journée vous donne l’impression que cette journée était courte et vite passée – ne pas penser à ses propres inquiétudes vous permet de ne pas ralentir le temps et ainsi vous modifiez la perception du temps intérieur par un temps extérieur accéléré. A cela nous pouvons ajouter la quantité de matériel psychique refoulé par la compensation, qui nous l’avons vu précédemment, engloutit la représentation et cela afin d’éviter les tensions psychique du sujet. Le sujet change donc le cours de son histoire et du temps, afin d’effacer ses pulsions liées à ses difficultés concernant ses propres sentiments inacceptables – mais aussi dans d’autres cas ses traumatismes. La psychanalyse de Freud se fonde sur la causalité rétroactive d'un évènement historique. Aucune notion plus que l'affect n'est directement liée à la temporalité comme dans l'après-coup.
Bien évidemment, je ne peux pas dans cette étude ne pas parler du mécanisme de défense de l’annulation. Ce mécanisme psychologique dégagé par FREUD surtout dans « Inhibition, symptôme et angoisse » (1926) est un mécanisme par lequel le sujet s'efforce de faire en sorte que des pensées, des paroles, des gestes, des actes passés ne soient pas advenus ; il utilise pour cela une pensée ou un comportement ayant une signification opposée. Une action est annulée par une seconde action comme si aucune des deux n'avait eu lieu, alors qu'en réalité toutes les deux ont eu lieu. Imaginez une personne qui sort de son vestiaire et subit une agression avec attouchements - l’annulation permettra à cette personne de remplacer cette scène par une autre et une fois de plus le temps sera modifié, remplacé, subira une torsion importante et certainement y sera ajouter d’autres mécanismes de défense comme la régression (à une étape de la vie plus acceptable et rassurante pour le sujet). Parallèlement, l’auteur de cette agression pourrait lui aussi annuler cette expérience et bénéficier lui aussi des avantages illusoires de tels mécanismes. Nous voyons donc que le jeu organisé par le Moi dans le but de se préserver, via ces différents mécanismes, modifie profondément la réalité temporelle du sujet – dès le moment où le monde extérieur ou une partie du monde intérieur ne sont pas acceptables. A cela nous pouvons ajouter l’usure normale de la mémoire causée par une altération neuronale due au vieillissement dont la protéine RbAp48 est en partie responsable, l’interférence chronologique induite par l’entourage, le manque d’attention et même la consommation de produits toxiques. Pour Anna Freud quatre idées de base définissent une défense réussie :
1) La réussite d'une défense doit être considérée du point de vue du Moi et pas en termes de monde externe, d'adaptation à ce monde.
2) Les critères de réussite sont liés aux buts suivants : empêcher la pulsion interdite d'entrer dans la conscience, écarter l'angoisse connexe à la pulsion ; échapper à toute forme de déplaisir.
3) Dans le cas particulier du refoulement, la réussite est effective lorsque toute prise de conscience disparaît.
4) Une défense réussie est toujours quelque chose de dangereux car elle restreint excessivement le domaine de la conscience ou de la compétence du moi ou elle falsifie la réalité. Une défense réussie peut avoir des conséquences néfastes pour la santé ou pour le développement ultérieur.
La disparition de prise de conscience, la restriction du domaine de la conscience et de la compétence du Moi, la falsification de la réalité, l’exclusion partielle du monde extérieur sont autant de facteurs qui annulent ou déforment profondément le cours du temps. Pour conclure ce chapitre sur les pulsions et les mécanismes de défense je cite le deuxième couplet de Léo Ferré, dans lequel je ne peux que constater que nous grandissons dans une moitié de réalité – où quand la pulsion nous quitte après le désordre qu’elle a semé, là où notre inconscient nous a volé notre temps, le maquillage coule sur nos visages tristes - si bien que finalement il ne reste rien.
« Avec le temps
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit ».
Léo Ferré.

